
Grâce à l'imagerie sophistiquée inventée par le Docteur Gombergh, on découvre le voyage inattendu du virus tueur.
En avril dernier, Paris Match dévoilait en exclusivité le visage de l'ennemi public numéro un, jusqu'ici invisible, et ses effets sournois sur le corps humain. Sur des scanners tridimensionnels, ce fichu virus prenait à l'œil nu la forme de grossiers agglomérats agrippés aux poumons, cramponnés aux bronches de quelque 6 millions de malades à travers le monde. Ce tableau fantasmagorique était l'œuvre d'un Français, le docteur Rodolphe Gombergh, un homme fasciné par nos entrailles depuis presque quarante ans. Deux mois plus tard, il nous reçoit dans son cabinet parisien déconfiné, bordé par le parc Monceau.
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Ce radiologue de 68 ans, aussi affable qu'extravagant, a révolutionné l'imagerie médicale en inventant à la fin des années 1990 la technologie du « volume rendering » (« restitution de volume »), révélant ainsi le corps humain en toute transparence. A partir de plans de coupe obtenus par un scanner à rayon X « low dose » émettant dix fois moins de radiations, cette méthode permet de développer des images virtuelles en trois ou quatre dimensions. Un « voyage intérieur » inédit, unique au monde.
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« Autrefois, on reconstituait l'organisme en trois heures. Aujourd'hui, une demi-heure nous suffit. Bientôt, ça sera l'affaire de quelques secondes ! » se réjouit le praticien. L'exploit repose sur des clichés à très haute résolution, couplés à la puissance de supercalculateurs et d'un logiciel informatique inventé par Gombergh, le RVG-VLA. Grâce à cette combinaison extraordinaire, l'utilisation et l'analyse de milliards de données ont permis au médecin de scruter le comportement du Covid-19 in vivo pour suivre sa folle cavale. « On garde toujours en tête qu'il y a encore quatre mois ce virus géant était un inconnu, dit-il. Aujourd'hui, nos images ont percé quelques-uns de ses mystères, révélant des parts de sa personnalité, trouble et complexe. »
Le virus emprunte le même parcours que l'air que nous respirons, explique Gombergh
Les premiers scans ont dévoilé les cibles du Sars-CoV-2 : nos poumons. Planqué à leurs extrémités, le virus tueur semblait étouffer ses victimes. Presque 400 000 dans le monde, dont près de 30 000 en France. « Il emprunte le même parcours que l'air que nous respirons, explique une fois encore Gombergh. Quand on inspire, l'air descend dans la trachée, pénètre dans les bronches puis file dans les bronchioles, plus étroites, jusqu'aux alvéoles pulmonaires qui transmettent l'oxygène aux vaisseaux sanguins. »
Le coronavirus suit le même chemin. Il se faufile des bronches jusqu'aux alvéoles, à l'extrémité des « branches » de l'arbre bronchique, sur les parois sensibles de nos poumons. Rond comme une balle – entre 60 et 140 nanomètres de diamètre –, il présente la morphologie classique d'un coronavirus : les spicules, ces minuscules protéines pointues qui le recouvrent, sont caractéristiques de cette famille virale. Ce sont elles qui lui donnent un aspect de couronne. Les scientifiques assimilent ces piques à des clés ouvrant la serrure des cellules des alvéoles. Une fois à l'intérieur, le virus s'y multiplie. Dès lors, les alvéoles contaminées s'asphyxient dans un fluide visqueux qui « remplit l'espace et empêche l'air d'entrer dans les poumons, créant une insuffisance respiratoire chez les patients », continue Gombergh.
Au départ, l'enquête a mené les spécialistes sur la piste respiratoire. C'est en réalité une impasse
Dans son bureau, enseveli sous les piles de dossiers, plusieurs écrans d'ordinateur géants. Le radiologue pointe du doigt, sur des images en 3D, les anomalies de poumons infectés. Ici et là, des colonies de virus, des grappes colorées en bleu et rouge, scintillantes, agglutinées aux alvéoles. Dans le jargon médical, ces lésions sont nommées « nodules en verre dépoli ». « Au début de l'infection, nous précise-t-il, elles prennent l'aspect de grappes, d'amas. Denses, massifs et compacts. Pendant deux mois, en étudiant l'évolution de la maladie chez des patients, nous avons observé qu'en phase de convalescence ces colonies se diluent puis se dispersent de manière tubulaire sur les branches pulmonaires, jusqu'à disparaître. J'appelle ce phénomène la guérison-diffusion… »
Voilà ce que l'on sait, aujourd'hui, grâce aux scans colorés du Docteur Gombergh. Mais de nombreuses interrogations demeurent. Notamment les mécanismes qui sous-tendent le large éventail de complications liées au Sars-CoV-2. Deux principales agitent la communauté scientifique internationale. D'une part, la réponse inflammatoire du système immunitaire à l'intrus. D'autre part, la coagulation du sang. Au départ, l'enquête a mené les spécialistes sur la piste respiratoire. C'est en réalité une impasse. « Nous savons désormais, grâce à l'imagerie, que le Covid-19 entraîne des problèmes d'oxygénation des globules rouges chargés du transport de l'oxygène, assure Rodolphe Gombergh. Mais le virus impacte en réalité mortellement notre système vasculaire. Pour preuves, de nombreux patients développent des pathologies vasculaires comme des caillots, des thromboses, des phlébites. En particulier dans les artères pulmonaires, engendrant ainsi des embolies pulmonaires très graves. Le vrai tueur, selon moi, c'est l'embolie ! »
Frank Ruschitzka, cardiologue à l'hôpital universitaire de Zurich, affirme que le Covid-19 « est un problème vasculaire
Le radiologue n'est pas le seul à émettre cette hypothèse. Elle avait déjà été évoquée en 2003, à l'époque de l'épidémie du Sras puis à celle de la grippe H1N1. Des chercheurs avaient détecté des caillots de sang chez certains patients. Aujourd'hui, depuis les unités de soins intensifs des pays touchés, comme la Chine, la France, l'Italie ou les Etats-Unis, des complications liées à la coagulation, comme les embolies pulmonaires ou les accidents vasculaires cérébraux, ont été rapportées. Les médecins ont diagnostiqué des caillots dans les artères mais aussi dans les capillaires, ces vaisseaux sanguins de très fin calibre. Rodolphe Gombergh, touché par le Covid-19, a lui-même souffert d'une embolie pulmonaire.
Selon des études allemandes et suisses, 30 % des malades sévèrement atteints sont touchés par ces complications. Fort de ces statistiques, Frank Ruschitzka, cardiologue à l'hôpital universitaire de Zurich, affirme que le Covid-19 « est un problème vasculaire, le poumon est le principal champ de bataille, mais c'est une maladie des vaisseaux sanguins, pas du système respiratoire ». Même diagnostic à Bâle : le directeur du service d'histologie et autopsie de l'hôpital universitaire, Alexandar Tzankov, a constaté lui aussi que la majorité des patients ne souffrait pas de pneumonie… D'autres examens confirment un « grave dérèglement de la microcirculation du poumon », c'est-à-dire un dysfonctionnement qui expliquerait les difficultés à ventiler certains patients en soins intensifs. « On peut donner autant d'oxygène que l'on veut à ces malades, jure Tzankov, il n'est tout bonnement plus transporté ! »
Rodolphe Gombergh espère que sa technique d'imagerie permettra de cibler plus précisément les proies du virus pour l'anéantir
Le virus s'attaquerait donc à l'endothélium, une couche cellulaire qui forme la paroi la plus interne des vaisseaux sanguins, constituant une sorte de protection et assurant une fonction de régulation de l'irrigation sanguine. Selon l'examen d'échantillons de tissus de patients décédés, le Covid-19 déstabiliserait son fonctionnement dans tous les organes… Cette inflammation généralisée de l'endothélium agit alors comme une bombe à fragmentation condamnant les cellules, les tissus et les organes. Surtout chez les patients dont l'endothélium est déjà très affaibli, comme ceux souffrant d'hypertension, de diabète ou d'insuffisance cardiaque. Ces nouvelles découvertes pourraient faire basculer les tactiques de combat.
Rodolphe Gombergh espère que sa technique d'imagerie permettra d'approfondir les connaissances, de cibler plus précisément les proies du virus pour l'anéantir définitivement. « Mieux connaître l'ennemi pour mieux le combattre », répètent les médecins en première ligne. « Il faut rester humble, on ne peut pas tout savoir encore, dit Gombergh. Mais en quelques mois, on a déjà beaucoup appris. C'est très encourageant. »
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Source: ParisMatch.com
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