
Tirée d’un livre enquête de Roberto Saviano (Extra pure en version française, publié en Italie en 2013) consacré au trafic mondial de cocaïne, ZeroZeroZero version Canal+ n’a plus grand-chose d’une enquête documentaire, sinon la précision des détails et la justesse accablante des constats. C’est plutôt une série coup de poing à l’esthétique très léchée, aux personnages forts et à la narration d’une efficacité rare, secouée par des éclairs glaçants d’ultraviolence. Avec à sa tête l’équipe de Gomorra (déjà adaptée d’un livre de Saviano, qui se limitait alors à la peinture de la mafia napolitaine, et déjà réalisée par l’Italien Stefano Sollima), on n’en attendait pas moins de la nouvelle coproduction internationale Canal+/Amazon Studios/Sky Atlantic, qui commence à dérouler ses huit épisodes ce lundi 9 mars sur Canal+ et MyCanal. Étouffante et maligne, ZeroZeroZero est surtout d’une noirceur extrême, à croire que lucidité et désespoir sont devenus synonymes.
Une énorme cargaison de cocaïne pure quitte donc le Mexique, où elle a été produite sous la supervision des frères Leyra, deux richissimes narcotrafiquants, pour gagner l’Italie, où Don Minu, le parrain d’une famille de la mafia calabraise, compte sur elle pour raffermir son autorité vacillante sur les autres familles de la région. Aux manettes pour assurer le transport de cette cargaison, une autre entreprise familiale, celle des Lynwood, dont le père (Gabriel Byrne, visiblement là pour toucher le chèque sans trop transpirer) a déjà fort à faire avec sa fille aînée, qu’il compte bien voir lui succéder (Andrea Riseborough, vue dans Black Mirror, certainement la révélation de la série, alliant à merveille l’intensité à la fragilité là où d’autres parmi les premiers rôles tendent à trop cultiver l’un ou l’autre, parfois jusqu’à la caricature), et son fils cadet, atteint d’une maladie héréditaire et dégénérative, la chorée de Huntington, qui le condamne à plus ou moins terme à l’invalidité et à la mort (Dane DeHaan, dont ceux qui ne le connaissaient que par le Valerian de Luc Besson découvriront qu’il est capable de bien jouer pour peu qu’on lui en donne l’occasion). Mais la belle mécanique du trafic va se gripper à tous les niveaux, producteurs, transporteurs comme commanditaires, et une série d’événements imprévus va faire basculer cette livraison presque banale dans le drame et le sang, éclaboussant au passage pas mal d’innocents.
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Une narration au cordeau
Série chorale assez lente et parfois complexe, jonglant entre trois lignes de récit et multipliant les sauts temporels, ZeroZeroZero ne perd pourtant jamais son spectateur en route grâce à une cohérence exemplaire, aussi bien du point de vue de la narration que de l’esthétique. Visuellement, la série est magnifique de bout en bout (si l’on excepte un certain goût pour les ralentis beaucoup trop démonstratifs, qui peuvent agacer pour peu qu’on les remarque) et on a même du mal à croire qu’elle a été mise en scène par trois réalisateurs distincts (Stefano Sollima, Janus Metz et Pablo Trapero, qui ne se sont de plus pas partagé le travail par lieu de tournage, comme cela semblerait logique, mais bien par épisodes entiers). Le cadre et la photo, souvent admirables et toujours extrêmement travaillés, racontent à leur manière autant d’histoires que les dialogues et les personnages, et si l’on tient à reprocher quelque chose à cette réalisation, ce serait peut-être d’être trop « esthétisante » pour un sujet aussi dur et brutal. Heureusement, elle peut compter sur le deuxième point fort de ZeroZeroZero pour faire taire les grincheux : une narration au cordeau, naviguant entre ses trois arcs avec une efficacité sans faille. La structure du récit, peu évidente au premier abord, joue avec les sauts dans le temps, en avant puis en arrière, pour magnifier les instants de confrontations et souligner les intrications des différentes histoires personnelles sur le destin collectif : le véritable moteur du récit est bien la cargaison elle-même, cette drogue qu’on voit à peine à l’image, et qui n’est présente à l’esprit des protagonistes que par l’argent et le pouvoir qu’elle procure potentiellement. Il est d’ailleurs assez remarquable que chacune des trois histoires racontées soit à sa façon affaire de succession : l’émancipation sanglante d’un militaire corrompu au service des cartels mexicains, l’affrontement à fleurets plus ou moins mouchetés d’un parrain vieillissant avec son petit-fils trop ambitieux, et enfin le difficile chemin vers l’acceptation d’un héritage familial dont on ne veut pas forcément. D’un bout à l’autre, ZeroZeroZero démontre par la violence et la tragédie que la cocaïne est plus forte que ceux qui vivent de son commerce : que le passage de témoin se fasse ou pas (chacun des trois arcs propose dans son dénouement une variation sur ce thème), le mal est fait dès l’origine, et se transmet inexorablement de génération en génération, de proche en proche.
Ce pessimisme fondamental imprègne toute la série, au risque de la rendre trop oppressante, presque claustrophobique. Car à travailler l’intensité des situations et le choc des images, ZeroZeroZero en oublie parfois les moments de respiration pourtant nécessaires. La plupart des épisodes ressemblent en effet à de longs Mexican standoff où la tension ne retombe jamais, où l’on perçoit sans cesse l’épée de Damoclès au-dessus de la tête des protagonistes. L’impossibilité de se rattacher au moindre héros, ni même au même personnage innocent, ne fait qu’accentuer le malaise : ceux qui étaient agacés par les enquêteurs américains trop propres sur eux de Narcos seront ici satisfaits, puisqu’ici nulle trace de rédemption possible, pour quiconque. Au rang des défauts mineurs, on pourra également regretter un montage son qui abuse de la partition originale du groupe Mogwaï (bien moins inspiré que dans Les Revenants), confondant oppressant avec répétitif et lancinant avec casse-bonbons, ainsi qu’un bonheur inégal dans l’interprétation : si l’arc américain est remarquable sur ce plan, on ne peut pas en dire autant de l’arc mexicain, Harold Torres n’étant certes pas aidé par son rôle de machine à tuer aussi sombre que clicheteux, ni même de l’arc italien, le pauvre Giuseppe De Domenico faisant davantage office de tête à claques de compétition que de véritable menace.
Mais ces quelques reproches sont finalement mineurs par rapport à la réussite fondamentale de ZeroZeroZero : une mécanique narrative implacable magnifiée par un exceptionnel travail esthétique. Pour peu que l’on ait bien conscience que l’on se trouve en face d’une fiction à vocation spectaculaire, et non d’un travail à vocation documentaire (malgré un indéniable souci de réalisme), et qu’on ait le cœur bien accroché (certaines scènes ne sont vraiment pas à mettre devant tous les yeux), il semble finalement impossible de résister à sa puissance émotionnelle et évocatrice. Le pari était périlleux, au vu des moyens considérables, des choix de production et des nécessités de la coproduction internationale, mais il est parfaitement réussi, et avec la manière.
ZeroZeroZero à partir du lundi 9 mars sur Canal+.
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