воскресенье, 21 июня 2020 г.

« Chasselay questionne à la fois le racisme, le nazisme et la colonisation »

Il y a eu l’appel du 18 juin depuis Londres du général de Gaulle, mais le lendemain se déroulait l’un des pires massacres de soldats africains, morts pour la France. Alors que le 10, dans la Somme et l’Aisne, les dernières lignes de défense française cédaient, le gouvernement a fui Paris et, le 17, Pétain demande à l’armée de cesser le combat. Mais les tirailleurs sénégalais du 25e régiment reçoivent l’ordre de « résister sans esprit de recul, même débordés », pour tenter d’endiguer le déferlement des troupes allemandes sur les nationales 6 et 7, au nord de Lyon. Ces soldats vont se battre jusqu’à la mort, et être les victimes du racisme des Allemands.

Leur histoire ressurgit aujourd’hui grâce à des photos inédites retrouvées en 2019 par Baptiste Garin, un jeune collectionneur privé. Ces huit photos ont été prises par un soldat allemand qui voulait garder un « souvenir » du périple meurtrier qui a caractérisé la campagne de France. Ce qui l’intéresse en particulier ? Les exactions commises envers les soldats prisonniers des colonies. Ou plutôt les « Affen », les singes. Pour la propagande nazie, ils sont la preuve de la dénaturation de la France et de son armée. Si ces images permettent désormais de prendre conscience de ce qui s’est passé, seules elles ne suffisent pas. C’est là qu’entre en scène Julien Fargettas. Depuis vingt-cinq années, cet ancien militaire de 46 ans, spécialiste des soldats noirs auxquels il a notamment consacré sa thèse de doctorat, effectue un remarquable travail de recherche sur juin 1940. Cet épisode lui est d’autant plus familier que sa famille connaît très bien le petit cimetière traditionnel de Chasselay, reconnaissable grâce à ce « tata » (enceinte sacrée en wolof) en terre ocre au milieu des pommiers. L’historien nous raconte avoir immédiatement reconnu la scène derrière les photos que lui a montrées Baptiste Garin. De ces dernières découvertes est né un ouvrage : Juin 1940. Combats et massacres en Lyonnais (Poutan, 250 pages, 21 euros) et une exposition ouverte depuis le 17 juin réalisée à l’initiative de l’ONAC-VG et le Groupe de recherche Achac à Chasselay. Avant la cérémonie officielle qui se tiendra dimanche 21 juin sur place en présence de Geneviève Darrieussecq, la secrétaire d’État auprès de la ministre des Armées, Julien Fargettas a répondu aux questions du Point Afrique sur l’un des drames sanglants de l’invasion allemande. Si l’ancien soldat appelle à regarder en face cette histoire, il invite tout un chacun à le faire avec le recul nécessaire alors que, ces jours-ci, de nombreuses références coloniales sont instrumentalisées pour nourrir le débat sur le racisme.

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Le Point Afrique : Pourquoi avez-vous choisi de replonger dans juin 40 et dans cette région en particulier ?

Julien Fargettas : J’étais jeune étudiant quand j’ai commencé mes recherches sur juin 1940. Le point de départ, c’est le livre de Jean-Louis Crémieux-Brilhac sur les Français de 1940. En discutant avec mes parents, ma mère m’a raconté que mon grand-père l’emmenait souvent au cimetière des Tirailleurs à Chasselay. Il n’y a jamais eu de recherches approfondies sur le sujet, le champ était ouvert.

Vous braquez le projecteur sur les victimes des combats de Chasselay, pourquoi ?

J’ai toujours été très impressionné et choqué par la sauvagerie dont avaient fait preuve les soldats allemands. Je voulais comprendre pourquoi ils avaient pu commettre ces crimes. Finalement, je m’étais assez peu penché sur les victimes, c’est-à-dire les tirailleurs africains pour l’essentiel et quelques soldats français qui sont soit morts au combat, soit exécutés avec eux. J’ai saisi l’occasion du 80e anniversaire pour reprendre ce travail et me pencher cette fois sur ceux qui sont tombés les 19 et 20 juin plutôt que sur leurs bourreaux. Mon objectif est de les faire connaître, leur donner une identité et que leur famille puisse prendre connaissance de ce qui leur est arrivé.

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Cérémonie au cimetière de Chasselay. © Préfecture du Rhône. — Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon

Que sait-on exactement des faits qui se sont déroulés les 19 et 20 juin ?

Il faut se remettre dans le contexte de l’époque pour comprendre. On est à la mi-juin 1940, et il faut retarder l’entrée des Allemands dans Lyon. Ils avaient pour objectif de foncer dans les Alpes. Pour qu’ils ne puissent pas débouler trop tôt, on décide de mettre en place un front totalement improvisé au nord-est de Lyon avec des troupes qu’on va récupérer un peu à droite et à gauche, dont le 25e régiment de tirailleurs sénégalais qui est le plus solide de ce groupement. En tout, il y a entre 4 000 et 5 000 hommes sur les nationales 6 et 7. Au matin du 19 juin, effectivement, les soldats de la Wehrmacht arrivent. Dans un premier temps, ils vont se heurter à un premier barrage à Mont-Luzin à la limite des communes de Chasselay et de Lissieu. S’engagent alors des combats qui vont durer plusieurs heures et, là, les Allemands vont tout de suite commettre des exactions. Ils exécutent des soldats français, surtout ceux qui ont essayé de s’interposer, ils achèvent des blessés, et tuent déjà un groupe de tirailleurs sénégalais. Ils font preuve d’une véritable barbarie.

Dès le lendemain, c’est-à-dire le 20 juin, les combats reprennent parce qu’une partie des troupes du RTS décide de mener un dernier combat, un baroud d’honneur, mais ils vont vite être acculés. Les Allemands divisent le groupe en deux : les Africains sont devant, les soldats français derrière. Les premiers sont emmenés sur une route isolée puis conduits dans un champ. Les mitraillettes des chars ouvrent alors le feu. Les blindés avancent et achèvent les blessés sous leurs chenilles. Il faut savoir que cette haine à l’encontre des soldats noirs remonte à la Première Guerre mondiale.

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Masques au tata de Chasselay. © Préfecture du Rhône. — Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon

Quel éclairage nouveau apporte ces preuves photographiques ?

C’est la première fois que ces photos sont publiées. Elles ont été découvertes l’an dernier. Le collectionneur qui les a retrouvées, Baptiste Garin, cherchait des photos de sa ville sous l’Occupation. Il est originaire de la région de Troyes. Il a acheté cet album de photos d’occupation datant de 1940 sur un site d’enchères. L’une des images a tout de suite accroché mon regard, on y voit un des deux chars qui avait servi à tirer et, derrière, on aperçoit le mont Verdun qui fait partie du mont d’Or, caractéristique du nord de Lyon. Et là, tout de suite, je comprends que c’était Chasselay.

Les photos ­permettent d’identifier l’unité et les soldats responsables de la tuerie. Il ne s’agissait pas de SS, comme on l’a longtemps cru, mais d’hommes de la Wehrmacht, c’est-à-dire des soldats de l’armée régulière. C’est un point historique important.

Existe-t-il des archives sur cet épisode, notamment sait-on d’où venaient les tirailleurs de ce régiment ?

Les archives du 25e RTS ont brûlé en 1944. On sait grâce aux récits des témoignages d’époque qu’ils ont été recrutés dans les colonies. La majorité de ces hommes venaient du Sénégal, de Thiès, de la région de Kaolack ou encore Zinguinchor. On retrouve aussi parmi eux des Maliens et des Guinéens. Après, de manière plus marginale, on retrouve des Mauritaniens, des Ivoiriens et des Nigériens. Tout cela vient renforcer nos connaissances sur les tirailleurs sénégalais et plus particulièrement sur les soldats noirs. Il faut souligner l’effort de mobilisation qui est mené dans cette période en Afrique occidentale française puisqu’on va chercher les tirailleurs qui ont fait leur service militaire parfois dans les années 1920. Ces soldats ont déjà un certain âge. La France de cette époque est à la tête d’un empire immense. Et ces soldats qui ont combattu pendant la Première Guerre mondiale, les Allemands ne les avaient pas oubliés. Ils en avaient une peur bleue.

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Cet épisode est-il méconnu parce qu’il concerne des soldats noirs ?

Non. Cet épisode reste méconnu parce qu’il concerne avant tout des soldats de 1940. Ce sont des soldats qui ont été vaincus et donc leur histoire a été mise de côté depuis cette époque. L’épisode de Chasselay a été le dernier d’une série d’exactions commises contre les ­tirailleurs africains pendant la campagne de France. Ces crimes ont été étudiés notamment par l’historien allemand Raffael Scheck, pro­fesseur à l’université américaine de Colby (Maine) et auteur de Une saison noire.

Vous soulignez les manques du légitime hommage qui doit être rendu à ces hommes, pourtant le tata sénégalais est là pour témoigner, pouvez-vous nous en dire plus ?

Aujourd’hui, Chasselay est connu grâce à ce tata sénégalais où sont inhumés les corps de 196 tirailleurs gardés par des masques traditionnels. Il a été construit à l’initiative de Jean Marchiani, ancien combattant de 14-18 et ex-directeur du service des anciens combattants du Rhône. À l’époque, il avait réussi à acheter un terrain à Chasselay au lieu-dit le Vide-Sac, où ont été mitraillés les soldats. Bien évidemment, les familles des soldats français ont pu récupérer les corps, mais pour les soldats africains, ce n’était pas possible. Il a donc fait construire un tata, officiellement inauguré le 8 novembre 1942 par les autorités de Vichy. Son architecture n’est pas sans rappeler le continent africain, où ce terme de tata renvoie à un lieu dédié aux guerriers morts au combat. Il faudra attendre 1966 pour qu’il soit déclaré nécropole nationale.

Si vous y allez aujourd’hui, vous êtes en pleine campagne et vous avez ce cimetière couleur rouge qui se dessine au milieu des pommiers, c’est un peu particulier.

Le Tata sénégalais de Chasselay, nécropole militaire situé à Chasselay dans le Rhône, France. © Par I, Taguelmoust / Wikimedia

Dans les archives, vous avez retrouvé une importante correspondance à destination des familles, que disent-elles sur ce pan de l’Histoire ?

Dans les dossiers de chacun des soldats, on a retrouvé dans les archives du ministère des Armées des informations sur les échanges avec les familles, que ce soit avec celles de soldats africains exécutés ou de soldats français tués au combat ou exécutés. Certaines ont été prévenues du décès de leur proche, d’autres pas. Certaines ont rencontré d’immenses difficultés pour obtenir des informations. Les situations sont très disparates et c’est parfois très douloureux de constater que des années après les faits, plusieurs familles ne savent pas ce que sont devenus leur frère, leur père, leur fils. On trouve des documents d’archives qui remontent aux années 1970 ou 1980.

Pour quelle raison le cas des tirailleurs sénégalais vous a le plus interpellé ?

Ses soldats sont venus de loin sur les ordres de la France. Et ils ont payé le prix le plus cher, ils ont payé de leur vie. Et finalement, leurs familles pour certaines n’ont jamais été remerciées, elles n’ont même jamais pu se rendre sur les tombes. Ce sont des choses qui sont encore difficiles à admettre. Il y a eu beaucoup de dysfonctionnements.

Vue intérieure du tata sénégalais de Chasselay. © Par I, Taguelmoust / Wikimedia

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Comment un épisode comme Chasselay peut-il éclairer le débat sur le racisme aujourd’hui ?

Il est difficile de rentrer dans ce débat, d’autant plus que le livre comme l’exposition ne datent pas de la semaine dernière. Nous sommes dans une époque où il est plus facile de réagir plutôt que de réfléchir. C’est vrai qu’une étude historique longue qui revient sur des épisodes qui se sont passés il y a des dizaines d’années ou un livre de 200 pages sont beaucoup moins intéressants pour certains qu’un post ou qu’une image ou qu’une vidéo de 30 secondes. Il faut faire avec ces contraintes du moment. Il faut revenir à l’Histoire et expliquer les choses. C’est pourquoi nous avons souhaité que cette exposition soit très pédagogique avec beaucoup d’images parce que c’est ce qui frappe le plus les esprits, notamment pour aider à comprendre. Ce projet va être diffusé dans la France entière afin d’en apprendre plus sur cet épisode et d’autres événements liés à notre histoire commune.

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Le président Emmanuel Macron a appelé les maires de France à nommer certaines rues et places en hommage aux soldats africains qui ont participé à la Libération, où en est ce projet auquel vous participez ?

Nous avons travaillé sur un livret qui sera mis à disposition des collectivités dans lequel on recense des noms de soldats africains : tirailleurs sénégalais, soldats nord-africains, etc. Les maires qui le souhaitent sont invités à s’y référer pour nommer les rues notamment. Malheureusement, le confinement est venu stopper certaines opérations et puis il y a eu les élections municipales. Dans certaines communes, il faut poursuivre ce travail et expliquer la démarche en fonction des nouveaux exécutifs. Certains se sont déjà manifestés pour renommer des squares ou des rues, c’est le cas dans le Rhône et à Nancy pour être concret.

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Cet épisode de Chasselay figure-t-il dans les programmes scolaires actuels ?

L’épisode en lui-même, je ne pense pas qu’il soit dans les programmes scolaires. Pour les collégiens de l’agglomération lyonnaise, de la Loire ou de l’Ain, nous accueillons très régulièrement des groupes sur le site pour leur expliquer ce qu’il s’est passé. Ils ont ainsi un outil direct à disposition. Après pour les autres, l’exposition va circuler dans plusieurs départements et un livret sera dédié. Finalement, Chasselay questionne à la fois le racisme, le nazisme, et la colonisation.

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*Juin 1940. Combats et massacres en Lyonnais (Poutan, 250 pages, 21 euros). Julien Fargettas avec la contribution de Baptiste Garin.

** L’exposition « Chasselay 1940 : anatomie d’un crime de guerre » organisée par l’association Des Livres et des histoires se tient actuellement et jusqu’au 24 juin au Cuvier de Villefranche, 57, boulevard Gambetta, à Villefranche. Ouverture de 10 heures à 19 heures.

Julien Fargettas, historien, spécialiste des tirailleurs sénégalais des Première et Seconde Guerre mondiale

Docteur en histoire de l’IEP d’Aix-en-Provence, Julien Fargettas est un ancien officier de l’armée de Terre. Tout recemment encore il occupait le poste de directeur de l’ONACVG (Office national des anciens combattants et victimes de guerre) pour le département de la Marne. Aujourd’hui, il a prit la tête de ce même département mais dans la Loire. Depuis près de vingt-cinq ans, il plonge dans les archives sur les traces des soldats noirs des Premières et Deuxième guerre mondiale. À ce sujet l’un de ses ouvrages les plus importants est sans nul doute « Les Tirailleurs sénégalais- Les soldats noirs entre légende et réalité-1939-1945 » (Taillandier, 2012), puis il poursuit ses recherches jusqu’à la décolonisation qui a fait là aussi l’objet d’un livre intitulé « La fin de la » Force Noire « — Les soldats africains et la décolonisation française » (Les Indes Savantes, 2019). Dans le sillage de l’appel du chef de l’État aux collectivités pour nommer certaines rues et places en hommage aux soldats africains, l’homme de 46 ans continue son travail de pédagogie afin que l’on puisse dépasser les images d’Épinal qui entourent ces tirailleurs sénégalais. Et dépassionner les débats ?

Source: lepoint.fr

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