
« Une micro accalmie » : après quinze jours de « crise aiguë », le Dr Yannick Gottwalles pousse un (léger) soupir de soulagement. « Rien à voir avec une baisse de la prévalence. Simplement, l’organisation que nous avons mise en place commence à porter ses fruits. Disons que c’est un peu plus vivable. C’est en fait assez paradoxal : on a chaque jour plus de patients, mais on a tout de même l’impression que ça tourne mieux. » Et puis, il y eut cette « bonne nouvelle », arrivée en début de semaine et qui a « mis du baume au cœur » à tout le personnel : « Un premier patient atteint d’un syndrome de détresse respiratoire aiguë, que nous avions intubé, est sorti de réanimation lourde. Pour nous, c’est une petite victoire », témoigne le chef des urgences de l’hôpital Louis-Pasteur de Colmar.
Mais l’accalmie fut de courte durée. « On n’est pas sortis du dur, loin de là. Les 40 lits de réanimation conventionnelle que compte à présent l’hôpital sont tous occupés, dont 33 par des patients Covid+, ventilés le plus souvent en mode ventral », décomptait mercredi soir le Dr Gottwalles, en consultant ses listings. Aussitôt, il se ravise : « Pardon… Ces chiffres sont déjà faux, car il faut ajouter deux patients, relativement jeunes d’ailleurs, que nous venons d’intuber ce soir. »
Premières évacuations sanitaires par l’armée
Ce même jour, deux patients ont été évacués vers d’autres hôpitaux de la région, l’un vers Strasbourg, l’autre vers Saverne (Bas-Rhin), en hélicoptère ou par ambulance. Toujours mercredi, les premiers malades alsaciens (deux étaient en réanimation à Colmar, quatre à Mulhouse) ont été évacués dans un Airbus A 330 médicalisé vers des hôpitaux militaires du Service de santé des armées – à l’hôpital d’instruction des armées (HIA) Sainte-Anne de Toulon et celui de Laveran à Marseille –, dans le cadre du protocole Morphée. « Malgré tout cela, nous sommes pleins ce soir », soupire le Dr Gottwelles. « L’épidémie va continuer de progresser, au moins durant deux semaines », prédit-il. L’annonce du déploiement, d’ici à « quelques jours », par l’armée, d’un hôpital de campagne à Mulhouse, d’une capacité de 30 lits « armés » en réanimation, est « une bonne nouvelle ». « Il faut faire vite, en espérant qu’il ne soit pas trop rapidement saturé. Beaucoup de choses peuvent arriver en quelques jours, la preuve, avec cette épidémie », tempère le Dr Gottwalles.
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D’autant que l’unité Covid+ (cohorting) créée pour les besoins de la cause, et qui occupe maintenant toute une aile de l’hôpital de Colmar pour accueillir les patients non réanimés, mais présentant des infections pulmonaires ou des pneumopathies sévères (pour l’essentiel bilatérales, c’est-à-dire touchant les deux poumons), frôle à chaque instant la saturation. « Nous l’avons démarrée avec vingt lits, puis nous sommes passés à trente, puis soixante. Lundi après-midi, nous l’avons fait monter à 90 lits. »
En quinze jours, l’hôpital s’est complètement transformé
Cette épidémie massive, le Dr Gotwalles reconnaît qu’il n’y était pas préparé. « J’ai appris énormément, depuis quinze jours. Avant toute chose, que les copains sont formidables. Les Gaulois que nous sommes adorent se chamailler pour des broutilles, mais quand on est dans la merde, on arrive à se regrouper très vite, pour faire front. C’est ce qui s’est passé dans cette catastrophe : hôpitaux publics et privés, hospitaliers et médecins de ville : au-delà de nos divergences, de nos cultures et de nos spécialités, nous avons su tirer un trait d’union dans la misère de la crise. On ne travaille plus que pour ça, chacun à notre niveau : pour sauver des patients. C’est criant d’humanité. »
En quinze jours, l’hôpital de Colmar s’est « complètement transformé ». « On a commencé par créer deux flux séparés aux urgences, pour appliquer le confinement. Quand on a vu que ça ne suffisait pas, on a condamné toute une partie de nos UHCD (unités d’hospitalisation de courte durée) pour installer notre service de cohorting. Puis, nous avons mobilisé nos services de médecine, de chirurgie, d’orthopédie pour monter en puissance. On a déprogrammé toutes les interventions et les consultations qui n’étaient pas vitales, ce qui nous a permis de décupler nos capacités d’hospitalisation, mais aussi nos ressources, s’agissant notamment des infirmiers anesthésistes et du bloc opératoire. Un exploit, en si peu de temps quand on connaît la lenteur habituelle de la machine ! »
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Cas de conscience
Bien sûr, il y eut des cas de conscience « douloureux », et ce n’est sans doute pas terminé. « Pour l’instant, tous les soins maximaux ont pu être proposés, nous avions des places et des alternatives mais ce week-end, nous avons commencé à nous confronter à des limitations de possibilités. » « Il faudra que la demande s’ajuste », prévient pudiquement le Dr Gottwalles, qui avait alerté ses collègues urgentistes des autres régions, ce week-end, dans un e-mail en forme de cri d’alarme que Le Point a publié. Il y pointait, notamment, le risque d’une « mortalité majeure » dans les Ehpad. Il craint toujours « une flambée de cas dans ces établissements, en tout cas en Alsace ». « Qu’arrivera-t-il si tout un étage d’une maison de retraite devait être contaminé ? Nous devrions faire des choix, selon notre éthique, la loi, le profil du patient et dans le cadre d’une discussion collégiale, y compris avec la famille. La France a, dans ce domaine, un grand retard et je ne suis pas sûr que ce soit notre métier d’urgentiste que de gérer de telles situations. »
Nous sommes partis pour une crise de 90 jours
Il le répète : « Nous ne sommes pas sortis de l’auberge et d’autres régions vont être frappées de plein fouet : la Moselle, dès à présent, la Meurthe-et-Moselle, certainement en fin de semaine, puis l’Île-de-France… Ce que nous avons appris, c’est que le pic survient entre le 25e et le 28e jour, après le premier cas déclaré ; que ça flambe très vite ensuite et que ça dure un certain temps. Nous sommes partis pour une crise de 90 jours », se prépare-t-il.
Tel était le sens de son message : « Nous avons servi de chair à canon, nous n’avons pas vu la catastrophe arriver et nous voulons, d’une certaine façon, que notre expérience serve à d’autres. Pour nous, c’est sans doute trop tard mais vous avez encore le temps de vous y préparer. Faites-le, car ça va venir très vite, ne soyez pas aussi naïfs que nous avons pu l’être car, quand ça arrive, c’est dramatique ! »
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Le Haut-Rhin a été durement frappé après la constitution d’un foyer de contamination consécutif à un rassemblement évangélique de près de 2 000 personnes venues de toute la France, du 17 au 21 février, à Mulhouse. Plus de 700 cas ont été décomptés dans le Haut-Rhin, selon les derniers chiffres de l’ARS du Grand-Est. Et le bilan ne cesse de s’alourdir. « On s’est pris une gifle magistrale, mais on s’est relevés, sachant que le combat va durer encore plusieurs semaines. J’ai reçu des dizaines d’appels de confrères et collègues soignants volontaires pour nous prêter main-forte. J’ai gardé tous les numéros, car je sais que, à un moment, je vais en avoir besoin. Il va falloir tenir encore, sachant que, forcément, des personnels vont être contaminés dans notre équipe. »
Il conclut : « J’ai suivi des tas de formation, préparé quantité de DU en médecine de crise, en médecine tropicale… La médecine de catastrophe, le plan blanc, tout ce que vous voulez, s’enseigne et se conçoit sur le modèle d’une crise aiguë : une bombe qui explose, deux cars qui se percutent… Mais aucun modèle n’avait été envisagé pour une crise de cette ampleur, qui frappe non seulement durement, mais qui s’inscrit dans une durée longue et, malheureusement, incertaine. »
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